LIBYE , la difficulté de la préparation des élections
Aidé de trois jeunes hommes, Odaifa, 20 ans, installe un panneau sur le bord d'une route à Tripoli. Un tee-shirt et une casquette estampillés Adala wa Bina , Justice et Reconstruction, il participe à la campagne électorale de sa mère, le docteur Majda el-Fallah.
Cette femme, voilée de bleu et une écharpe de la même couleur en bandoulière, est tête de liste de ce parti considéré comme proche des Frères musulmans. Le 7 juillet, les Libyens sont appelés à élire les 200 députés du Congrès national.
Ce parlement remplacera l'actuel Conseil national de transition et sera chargé de nommer la commission de 60 membres qui écrira la Constitution. Ce seront les premières élections libres en Libye depuis 47 ans. Sur les 200 sièges, 120 seront occupés par des candidats indépendants et 80 par ceux issus de partis.
Au total, plus de 2 500 candidats indépendants et 1 800 partis se présentent. Selon la Haute Commission nationale électorale, 2,850 millions de Libyens se sont inscrits sur les listes électorales, sur les quelque 3,4 millions en âge de voter.
Avec une vingtaine de jeunes volontaires, Majda el-Fallah parcourt les rues du quartier résidentiel Hay al Andalus de Tripoli. Distribution de tracts, présentation du parti, invitation à des conférences, elle sonne aux portes, distribue ses prospectus, où figurent son e-mail et son numéro de téléphone, aux commerçants, passants, chauffeurs.
On donne notre numéro pour répondre aux questions des gens. Beaucoup ne savent pas comment se passent les élections, explique ce médecin, âgé de 47 ans. C'est la première fois qu'un parti vient me parler.
Je ne sais pas si je vais voter pour eux, mais au moins, on peut entendre des discours différents maintenant, s'exclame Khaltoum, monitrice d'auto-école, un flyer du parti entre les mains.
Pour elle, les élections sont importantes, Il faut rétablir la sécurité et avoir un gouvernement légitime. Je veux voter, mais comment voulez-vous qu'on s'y retrouve. Regardez, on n'y voit rien, interpelle ce chauffeur de taxi en montrant le bord de la route envahi par les affiches de candidats.
Dans certains quartiers de la ville, marcher sur le trottoir relève du parcours du combattant. La plupart des lampadaires ou panneaux publicitaires servent dorénavant de supports de campagne. Sur les murs, des dizaines et des dizaines d'affiches côtoient les graffitis postrévolutionnaires qui ornent les façades de la ville et célèbrent la révolution du 17 février.
Le seul que je connais, c’est, Mahmoud, Jibril , ancien président du CNT avoue ce chauffeur. Son programme, il ne le connaît pas, mais on sait ce qu'il a fait.
Mahmoud Jibril n'est pourtant pas candidat. Il est le leader de l'Alliance des forces nationales qui regroupe 58 partis politiques et 76 candidats indépendants réunis autour d'un manifeste. Leurs valeurs Un pays musulman modéré, la démocratie, la séparation de l'exécutif et du législatif, énumère le docteur Faisel Krekshi, nouveau secrétaire général.
Des principes très généraux qui ne divergent que très peu d'un parti à l'autre, d'un candidat à l'autre. Mais pour cette première constitution libyenne depuis 1969 et la prise de pouvoir de Kadhafi, tous prônent la loi islamique, la charia, comme une source du droit.
Nous sommes dans un pays musulman, mais les Libyens sont par nature modérés. On sait que le terme charia fait peur en Occident, mais l'islam est libéral, rappelle ce gynécologue de profession, rasé de près, chemise pourpre et cravate épinglée.
Les gens vont voter pour ceux qu'ils connaissent. Pour certains, ce sera un voisin, pour d'autres une figure politique. En raison de sa fonction actuelle, Mahmoud Jibril est bien placé, tandis que les islamistes de Justice et Reconstruction et d'el-Watan souffrent d'un problème d'image.
L'image des Frères musulmans est mauvaise à cause des dires de l'ancien régime. Nous allons la rectifier rapidement, assure Mohamed Sowan, leader du parti Justice et Reconstruction, dont des membres font effectivement partie du réseau des Frères musulmans, tout comme au parti el-Watan.
Surtout, le chef de ce parti est l'ancien commandant militaire de Tripoli et ancien djihadiste passé par l'Afghanistan, Abdelhakim Belhaj. C'est son passé. Maintenant, il est une personne civile comme tout le monde, commente Mohamed Gula, porte-parole du parti el-Watan.
Je ne veux pas de ces partis qui jouent avec la religion, s'insurge Mohamed, commerçant qui avoue ne pas savoir comment voter. On ne connaît pas ce système. On ne connaît pas la démocratie.
On entend ce mot, mais personne ne nous a expliqué. Il s'inquiète de la sécurité . Tout le monde est armé. On a besoin d'un gouvernement élu pour diriger le pays. Ni le CNT ni le gouvernement au pouvoir n'ont été choisis.
Ce sont les occidentaux qui nous l'ont imposé. C'est pour ça qu'il y a tous ces problèmes, analyse cet homme, barbe poivre et sel, polo écru et pantalon en toile noir, installé sur la terrasse d'une pizzeria.
AFCAM le 06/07/2012