L’humiliation
Demain tu seras
libre mon fils…
Combien sont-ils
morts…
Des
millions, des dizaines ou centaines de millions, on ne le saura jamais… mais
l’essentiel est que la Mémoire Collective ne s’en trouve à jamais étouffée,
malgré la Nuit des Temps.
En cette année
de 1848, il a fait beau rapportent les témoins de l’époque, le soleil n’avait
jamais brillé aussi fort sur la CARAÏBE, et plus encore en ce mois de mai.
On eut cru
que les hommes avaient rendez-vous avec des Astres venus de très loin.
Pour cette
année-là, un vent de liberté soufflait dans la Région, peu importe d’où il venait,
il ne s’en irait pas ainsi.
C’est que depuis
des mois, des années, ces hommes et femmes enchaînés, fouettés, humiliés n’avaient,
on s’en doute, accepté leur triste sort sans réaction.
Les champs
flambaient par période, des hommes laissaient leurs cases pour troquer une liberté
bien précaire, car repris, ils étaient l’objet de mille sévices par le maître
« béké », pour l’exemple.
Ah, ces hommes
qu’on désignait de « Nègre marron », ces précurseurs de la liberté,
admettra-t-on un jour dans notre conscience populaire, qu’ils étaient nos maquisards
à nous.
Mais depuis
le début de cette année-là, les incidents n’avaient pas cessé de se multiplier
sur les habitations, ils s’étaient même amplifiés pour ce mois de mai, au point
de jeter un trouble, une inquiétude non dissimulée chez les békés et leurs négriers.
Ces gens-là
n’avaient rien compris, ils n’avaient surtout pas saisi que demain s’en serait
fini du règne du fouet, et du temps de l’humiliation.
La
Prophétie
Assise sur
son pas de porte, la vieille tirait avec délectation sur sa pipe, c’était du
reste son seul plaisir, car au cours de cette chienne de vie, le destin ne lui
avait réservé que des malheurs.
Sidonie comme
l’appelaient avec affection les gens de l’habitation, née au siècle dernier,
avait connu bien des événements, mais surtout elle n’oubliera jamais qu’en ce
début de l’année 1802, des hommes venus d’ailleurs, bien armés, lui avaient,
elle et les siens, ôté toute liberté, en imposant leurs lois et leur système.
Son mari et
deux de ses fils avaient péri dans une embuscade alors qu’ils tentaient de gagner
la montagne, et depuis des années, un petit fils adopté, lui tenait compagnie.
Mais ce soir
là, elle savait, car un étrange sentiment la parcourait, demain elle ne verrait
pas le jour, à cause de cette santé plus mauvaise, et cet âge avancé.
Alors, déposant
sa pipe, elle parla sans fin du passé, les images inondaient sa mémoire, mais
tout à coup, elle s’arrêta, fixa le ciel, et annonça à son jeune compagnon tout
incrédule que demain il serait libre.
Dans la nuit,
Sidonie rendit l’âme, elle était partie après une ultime prophétie.
Au petit matin,
là-bas, le ciel était rouge, on eut cru l’aube en feu.
Non, la vieille
dame n’était pas folle, au loin, là-bas, c’étaient bien les Nègres qui donnaient
le dernier assaut, dans un combat sans merci, au nom de la Liberté.