Proclamation
«A l'Univers
entier, le dernier cri de l'innocence et de désespoir »
« C’est dans les plus
beaux jours d’un siècle à jamais célébré par le triomphe des lumières et de
la philosophie qu’une classe d’infortunés qu’on veut anéantir se voit obligée
d’élever sa voix vers la postérité, pour lui faire connaître, lorsqu’elle
aura disparu, son innocence et ses malheurs
.
Victime de quelques individus
altérés de sang qui ont osé tromper le Gouvernement Français, une foule de
citoyens, toujours fidèles à la Patrie, se voit enveloppée dans une proscription
méditée par l’auteur de tous ses maux.
Le Général Richepance dont
nous ne connaissons pas l’étendue des pouvoirs, puisqu’il ne s’annonce que
comme Général d’armée, ne nous a encore fait connaître son arrivée que par
une proclamation dont les expressions sont si bien mesurées que, alors même
qu’il promet protection, il pourrait nous donner la mort sans s’écarter des
termes dont il se sert.
A ce style, nous avons reconnu
l’influence du contre-Amiral Lacrosse qui nous a juré une haine éternelle. Oui, nous aimons à croire
que le Général Richepance lui aussi a été trompé par cet homme perfide, qui
sait employer également les poignards de la calomnie. Quels sont les coups d’autorité
dont on nous menace ? Veut-on diriger contre nous les baïonnettes de
ces braves militaires dont nous aimons à calculer le moment de l’arrivée et
qui naguère ne les dirigeaient que contre les ennemis de la République ?
Ah ! plutôt si nous en croyons les coups d’autorité déjà frappés au fort de la Liberté,
le système de la mort lente dans les cachots continue à être suivi.
Eh ! bien, nous choisissons
de mourir plus promptement. Osons le dire, les maximes
de la tyrannie la plus atroce sont surpassées aujourd’hui.
Nos anciens tyrans permettaient à un maître d’affranchir son esclave, et tout nous annonce que, dans le siècle
de la philosophie, il existe des hommes, malheureusement trop puissants par
leur éloignement de l’autorité dont ils émanent, qui ne veulent voir d’hommes
noirs ou tirant leur origine de cette couleur que dans les fers de l’esclavage
.
Et vous, Premier Consul de
la République, vous guerrier philosophe de qui nous attendions la justice
qui nous était due, pourquoi faut-il que nous ayions à déplorer notre éloignement
du foyer d’où partent les conceptions sublimes que vous nous avez si souvent
fait admirer ?
Ah ! sans
doute un jour, vous connaîtrez notre innocence, mais il ne sera plus temps,
et des pervers auront déjà profité des calomnies qu’ils ont prodiguées contre
nous pour consommer notre ruine.
Citoyens de la Guadeloupe,
vous dont la différence de l’épiderme est un titre suffisant pour ne point
craindre, les vengeances dont on nous menace – à moins qu’on ne veuille vous
faire un crime de ne pas avoir dirigé vos armes contre nous – vous avez entendu
les motifs qui ont excité notre indignation.
La résistance à l’oppression
est un droit naturel. La Divinité même ne peut être offensée que nous défendions
notre cause : Elle est celle de la justice, de l’humanité. Nous ne la
souillerons pas par l’ombre même du crime. Oui, nous sommes résolus
à nous tenir sur une juste défensive, mais nous ne deviendrons jamais des
agresseurs. Pour vous, restez dans vos
foyers ; ne craignez rien de notre part. Nous vous jurons solennellement
de respecter vos femmes, vos enfants, vos propriétés et d’employer tous les
moyens de les faire respecter par tous.
Et toi, Postérité, accorde
une larme à nos malheurs, et nous mourrons satisfaits ! »
Le Colonel d’Infanterie,
Commandant
en Chef de la Force Armée de Basse-Terre
Louis
Delgres